Gustave Le Gray

Le pionnier

 Nous sommes à l’été 1839, François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences et représentant du peuple à la chambre des députés, présente son « rapport sur le Daguerréotype » aux deux institutions. Après une présentation technique offrant la paternité de la photographie à Nicéphore Nièpce et à Louis-Jacques-Mandé Daguerre, F. Arago termine son intervention : « Cette découverte la France l’a adoptée ; dès le premier moment elle s’est montrée fière de pouvoir en doter libéralement le monde entier. »
La photographie est officiellement née. Nous ne reviendrons pas sur les conditions de cette naissance, ses acteurs, ses procédés, ses débats sur la paternité anglaise ou française de la découverte mais nous allons ici nous intéresser à l’un des pionniers, l’un des premiers photographes à avoir photographié la mer : Gustave Le Gray. Artiste, fin technicien, utilisateur du daguerréotype, inventeur du papier ciré sec, du collodion sur plaque de verre, il a inscrit son nom dans la jeune histoire de la photographie.
Pour un rapide retour biographique, Gustave Le Gray est né en 1820 à Villiers-le-Bel, issu d’une famille petite-bourgeoise, il s’intéresse à la peinture avant de se consacrer à la photographie. Il installe son studio à Paris en 1849. En 1851, il est sélectionné par la commission des Monuments historiques pour participer à la Mission héliographique qui doit faire un inventaire monumental de la France. Cette mission regroupe cinq photographes (Gustave Le Gray, Mestral, Edouard Baldus, Hippolyte Bayard et Henri Le Secq). Auparavant, en 1850, après de nombreuses expériences et expérimentations, il invente le procédé du collodion sur plaque de verre. Et, c’est entre 1856 et 1858 qu’il réalise les premières marines photographiques, tout d’abord sur le littoral normand (1856) puis méditerranéen (1857) et enfin breton (1858).

©Bnf - Gallica
Brick au clair de lune, 1856

Avant de s’intéresser à ses marines, revenons un instant sur les procédés photographiques de ces années 1830-1850. A la racine étymologique de photographie (photo-graphein = écrire avec la lumière), toute la difficulté des débuts de la photographie a été de créer une surface sensible à la lumière et de trouver le moyen de fixer cette surface impressionnée  afin de la stabiliser, de la rendre pérenne, irréversible. De la première photographie réalisée par Nicéphore Nièpce en 1826 (?) à St-Loup-de-Varennes avec du bitume de Judée, où le temps de pose est estimé à plusieurs heures (jours ?), au daguerréotype exposé entre vingt et trente minutes, Le Gray réduit le temps de pose à quelques secondes avec son procédé au collodion sur plaque de verre. Pour la première fois dans l’histoire de la photographie, on se rapproche de l’instantanéité de la photographie c’est-à-dire figer le mouvement.

Point de vue du Gras – Nicéphore Nièpce, 1826-27 ?

C’est ainsi que Gustave Le Gray parvient grâce à la sensibilité du collodion a quasiment figé le mouvement de la vague dans sa marine intitulée « La grande vague » réalisée à Sète en 1857. Seule subsiste une légère vibrance de mouvement au premier plan.

La grande vague, Sète, 1857 © Bnf – Gallica

Une difficulté inhérente à la photographie de paysage est le fort écart de luminosité qui peut exister entre le ciel et le sujet « terrestre ». Toute prise de vue,  aujourd’hui encore, reste à l’appréciation du photographe : exposer sa photographie pour le ciel ou le paysage. Dans les débuts de la photographie, une technique consistait à masquer le ciel afin d’avoir un ciel uniformément blanc, sans détails ou à cadrer différemment pour ne plus laisser de place au ciel dans le cadrage. Non-satisfait de l’alternative, Le Gray fait à nouveau état de son ingéniosité : il réalise deux épreuves de la même vue en exposant l’une pour le ciel et l’autre pour la mer. C’est au laboratoire qu’il combinera ses deux négatifs afin d’obtenir une harmonie de lumière sur le tirage final. Cette technique appelée  « ciels rapportés » n’est autre que l’ancêtre artisanal d’outils numériques disponibles dans nos logiciels de retouche photo actuels.
Véritables bijoux de photographies maritimes, la vingtaine de marines de Gustave Le Gray sacralisent à elles seules le génie d’un photographe qui opérateur technicien arrive à « dompter » la chimie et la physique et qui en tant qu’artiste parvient à utiliser les procédés pour donner à voir une certaine mer : la sienne, entre douceur lyrique et vibrance de la lumière sur le mouvement. Ses marines sont fondamentales dans l’histoire de la photographie en général et particulièrement dans le rapport de la photographie et la mer par l’intermédiaire d’un photographe qui a ouvert un champ des possibles.
Gustave Le Gray aujourd’hui c’est le procédé du collodion humide qui revient au goût du jour grâce à des photographes passionnés, ce sont des ventes au enchères qui enflamment les records de prix chez Christies devenant le photographe français du 19ème siècle le plus cher au monde.

Pour aller plus loin, à voir absolument, le superbe site de la Bnf consacré à Gustave Le Gray et à l’exposition rétrospective de son oeuvre.